INTERVIEW DE LEWIS MEHL MADRONA

(traduction française).

Réalisée le 2 juin 2014

1. Lewis, peux-tu te présenter?

Je suis né dans le sud est du Kentucky dans une famille Cherokee, avec un peu de sang écossais,comme probablement la plupart des habitants dans l’est du Kentucky. J’ai été élevé par mes grandsparents qui étaient des Cherokees traditionnels. J’ai ressenti un grand besoin d’étudier la médecine. J’ai été frappé que les membres de ma famille Cherokee s’y connaissaient plus en guérison que n’importequi à la faculté de médecine. J’ai donc trouvé un ancien parmi la communauté Cherokee avec qui j’ai passé beaucoup de temps. J’ai développé ces 2 formations en parallèle, celle de la médecine amérindienne et celle de la médecine occidentale. J’ai essayé de les concilier autant que je pouvais. Je pense que les guérisseurs de la médecine traditionnelle amérindienne sont beaucoup plus ouverts à l’intégration que les médecins occidentaux. Ceux-ci ont tendance à être un peu arrogants et convaincus qu’ils ont « la et l’unique» vérité et que personne d’autre ne s’y connaît.

2. Comment en es-tu venu à pratiquer la médecine narrative ?

Quand j’étais à la fac de médecine, j’ai fait pendant tout un temps ce qu’on appelle la médecine à l’extérieur. Comme on nous laissait beaucoup de temps avec les patients, j’ai appris que les médicaments ne fonctionnaient pas aussi bien qu’en classe de pharmacologie. Je me suis alors demandé ce que ferait ma grand-mère et la réponse qui m’est venue était : elle raconterait des histoires. Et c’est comme ça que j’ai commencé à raconter des histoires aux gens. Me voyant raconter des histoires, un de mes collègues m’a demandé où j’avais appris l’hypnose. Et là j’ai compris que les histoires ont un élément persuasif et que les gens ont raconté des histoires pendant des milliers d’années pour dire aux autres ce qu’ils voulaient faire. Quand je suis retourné voir les anciens, je me suis rendu compte que leur vision du monde est que tout est histoire. Et puis, j’ai découvert que la neuroscience était arrivée à la même conclusion : que le cerveau et les histoires ont co-évolué, qu’on a

un gros cerveau pour pouvoir créer de grandes histoires. Et ça c’est incroyable. C’est par l’histoire qu’on garde la trace de toutes nos relations sociales. On a en mémoire les histoires sur des gens avec qui il nous faudra connecter par la suite. Après j’ai découvert ce courant de la médecine narrative qui a été identifié par Rita Charon, mais qui a commencé avant en psychologie et dans les études ethniques.

J’étais emballé et j’ai fait un Master en médecine narrative à l’université de Massey en Nouvelle-Zélande. Depuis lors, j’essaye de développer et de rassembler en une grande fresque tous ces éléments relatifs aux histoires. J’ai appris par les anciens que les gens changent en essayant de se créer une meilleure histoire. Milton Erikson, un célèbre psychologue, disait qu’une bonne psychothérapie consistait à remplacer de mauvaises histoires par des bonnes. C’est intéressant qu’il ait dit cela car il a grandi avec les Chippewa dans le Wisconsin. Il n’était donc pas étranger à la pensée amérindienne. Il a aussi vécu une grande partie de sa vie à Phénix, là où on trouve beaucoup de culture amérindienne. Je

pense donc que l’influence amérindienne a profondément marqué la médecine narrative.

3. Pourrais-tu donner une illustration de comment on pratique la médecine narrative ?

Il y a cette femme qui vient me voir qui a été hospitalisée 300 fois et qui a fait 50 tentatives desuicide. Elle avait à propos d’elle même, un récit d’une personne défectueuse, avec des personnalités multiples et tout à fait sans espoir de devenir indépendante et responsable de ses

actes. Je lui présente une histoire où tout est possible. Mon but est de la contaminer, de défier son histoire. La manière dont j’opère, est de m’asseoir avec elle sans essayer de la réparer, d’accepter son histoire comme étant la sienne et de raconter les histoires de gens que je connais qui se sont rétabli. Après je lui raconte des histoires amérindiennes où les gens ont repris le contrôle de leur vie. Pour finir, elle accepte de participer à nos cercles de guérison. Là elle entend d’autres histoires qui l’inspirent, à propos de gens qui ont été capables de vivre leur vie avec moins de souffrances.

Ce que nous faisons, Barbara Mainguy, ma collaboratrice, et moi-même, est de garder l’espace ouvert de manière à ce qu’elle puisse se transformer. Et nous refusons d’accepter son histoire, nous ne la rejetons pas, nous ne la discutons pas mais nous ne l’acceptons pas comme seule histoire possible. C’est juste l’histoire qu’elle vit en ce moment. Et à son crédit, elle continue à venir et à passer du temps avec nous, même si elle ne croit pas qu’elle peut aller mieux. Environ un an plus tard dans ce processus, elle subit une transformation profonde et rapide. Elle commence à manger mieux, à mieux s’occuper de son corps, et réalise, sans très bien savoir comment, qu’elle est intégrée et qu’elle ne vit plus au travers de personnalités multiples, que toutes les mauvaises choses qui lui sont arrivées, font partie du passé, que la vie présente est plutôt bonne et qu’elle pourrait même être meilleure ! Une partie de cette transformation a été initiée par nous, une partie

par ses petits enfants qui sont venus habiter ave elle car ils avaient des parents chaotiques et elle avait le désir de les aider à grandir. Et une partie grâce aux histoires. Elle a fini par absorber les histoires des gens du groupe qui se sont rétablis et qui le lui avaient raconté de manières diverses. Aujourd’hui, elle va beaucoup mieux et elle continue à s’améliorer.

Un autre exemple. Nous connaissons une personne dont l’histoire est qu’il est un « gars dangereux ». Il vit à la limite de tout. C’est un preneur de risques. Le seul problème, c’est qu’il vit cette histoire depuis toujours, motos, drames, problèmes avec la justice, et qu’aujourd’hui il a 69

ans ! Il souffre de maladie pulmonaire obstructive chronique, d’un brin de dysfonctionnement cardiaque, il a des problèmes aux hanches ce qu’il fait qu’il ne peut plus rouler à moto. Et pour vivre dangereusement, il boit des litres de Pepsi par jour, ce qui pour quelqu’un qui a le diabète est

en effet vivre dangereusement ! Et aussi, il fume, même avec sa maladie pulmonaire. Je lui demande donc : « John, qu’est-ce que tout cela veut dire ? ». « J’ai toujours vécu dangereusement, je ne vais pas arrêter maintenant ». « Peut-être pourrais-tu vivre dangereusement d’une autre manière ? Tu pourrais monter à cheval, car tu aimes bien les chevaux ». Et puis ce serait meilleur pour son diabète que de boire du Pepsi. Le tout c’est d’approcher les gens d’une manière plus aimante, avec plus d’humour. Car si nous pointons du doigt en disant : t’es tu finalement arrêté de boire du Pepsi ? », il cessera de nous parler du Pepsi. C’est une autre histoire de la médecine narrative en action.

4. Comment est-ce que la médecine narrative peut se concilier avec la psychiatrie occidentale ?

 les 2 peuvent-ils travailler ensemble ? Je pense que la psychiatrie, telle pratiquée aux US, présente une histoire de cerveaux défectueux, de biochimie anormale et de circuits neuronaux qui ne fonctionnent pas bien. Ce que nous disons, est que l’histoire de la personne modèle son cerveau. L’expérience vécue invente le cerveau, créée les connections neuronales, fait en sorte que certains circuits soient plus forts et d’autres plus faibles et régule le fonctionnement des gènes. Ce que nous proposons, n’est pas une histoire de cerveaux défectueux, les cerveaux fonctionnent très bien, mais une histoire où les cerveaux répondent aux histoires qui leur sont racontées. Et dans le cas de la psychiatrie, ce sont les histoires qui sont défectueuses. Ce que nous devons donc faire avec nos patients pour qu’ils vivent mieux et avec moins

de souffrances, est de leur raconter et de les entourer de meilleures histoires. La psychiatrie finira par arriver à cette conclusion mais il faudra malheureusement encore beaucoup d’enterrements…Parce que le paradigme biomédical ne fonctionne pas. La psychanalyse, par contre, en est déjà arrivée à considérer que ce que l’on traite, est l’histoire de vie et que quand les gens changent leur histoire, ils

changent de comportement, tout à propos d’eux  change. Je pense que la médecine narrative est en train de se développer car elle est tellement plus bienveillante que le concept de cerveau défectueux ou que l’idée de « vous avez une maladie ». Nous disons : « Vous avez un cerveau qui a répondu à toute une série d’histoires dans votre environnement et ces histoires ne vous convenaient pas trop. Voici des

histoires meilleures, voyons voir comment elles fonctionnent pour vous ».

5. Comment expliques-tu le succès de la médecine narrative ?

Je pense que quand les gens changent d’histoire, ils changent leur manière d’être dans le monde. Nous créons toujours nos histoires pour un certain public. Quand on change d’histoire, il nous faut donc un nouveau public. Quand ce public applaudit nous en faisons plus, quand il nous rabroue, nous en faisons moins. Nous construisons de meilleurs cerveaux à travers les connections sociales, en utilisant les histoires comme des neurotransmetteurs qui se propagent entre les personnes de la même manière que les neurotransmetteurs chimiques propagent des impulsions dans le cerveau. Nous sommes tous  connectés aux autres et nous créons donc de meilleurs cerveaux. Des cerveaux mis en réseau, des cerveaux ancrés dans l’expérience sociale.

6. Qui peut bénéficier de la médecine narrative ?

Je dirais que toute médecine est médecine narrative. C’est juste que tout le monde ne le voit pas ainsi. Les médecins racontent des histoires à leurs patients toute la journée. Et certaines de ces histoires sont très déprimantes. Je dirais donc que chacun pourrait bénéficier de la pratique consciente de la médecine narrative. Cela permettrait de ne pas dire aux gens : « Vous avez une telle maladie et vous serez mort

dans 4 ans et voilà, c’est la fin. Maintenant rentrez chez vous et allez vous faire voir. » J’exagère un peu mais ce n’est pas très loin de ce que les certains personnes entendent de la part de leur médecin. Pratiquer la médecine narrative permettrait aussi d’évaluer le contexte de vie dans lequel les gens sont  tombés malades et d’apprécier ce que eux ont à dire de leur maladie et de comment eux pensent guérir.

7. Dans le concret, comment approches-tu un patient quand il vient te voir pour la première fois et que se passe-t-il après ?

Ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment ils sont tombés malades. Parfois, c’est une histoire très conventionnelle, parfois ils me racontent une histoire fantastique qu’eux-mêmes ont de la peine à croire quand ils se l’entendent dire tout haut. Je veux aussi savoir ce que eux pensent être le traitement qui les guérira et les histoires qu’ils ont développées sur ce qui les ramènera à la santé. Toutes ces informations me donneront une idée des paramètres avec lesquels je vais pouvoir travailler. Et puis aussi, je veux connaître l’histoire de leur vie, les hauts et les bas, les grands tournants et ce qui est important pour eux. Après cela, je les encourage à réfléchir à leur histoire et à se demander s’ils ne

pourraient pas la vivre différemment. Ensuite, nous essayons de trouver une métaphore avec laquelle travailler. J’ai eu un patient qui se prenait pour la réincarnation de Adolf Hitler. Il se sentait torturé par 2 maîtres célestes qui lui avaient été envoyés pour le punir de ses transgressions et qui lui disaient aussi de tuer ses parents, comme ça il serait vraiment torturé en prison. Je lui ai proposé de créer une histoire

ensemble à propos de qqchose qui le passionnait. Il a dit que les histoires d’aliens qui envahissent le monde pour le contrôler le passionnaient. Nous avons donc commencé à travailler en utilisant du software pour dessiner des BDs et à créer une histoire dans laquelle des aliens envahissaient la terre et  prenaient le contrôle du cerveau des gens. Dans cette histoire, les terriens se sont battus pour récupérer le contrôle de leur cerveau. Nous avions donc une métaphore avec laquelle nous pouvions dorénavant travailler. Parce que travailler directement avec Hitler ne nous aurait pas amené très loin. La métaphore permet aussi de jouer avec l’histoire. Nous avons créé toute une série de scénarios pour

détailler la manière dont les aliens pourraient prendre possession de l’esprit des terriens. Nous avons inventé un personnage pour sauver le monde et ce personnage, c’était un chien, à l’image de son chien à lui. Car les chiens n’ont pas de cortex préfrontal et donc les aliens ne peuvent pas prendre le contrôle de chiens. Les chiens pouvaient donc trouver un moyen de réveiller les humains et couper le transmetteur que les aliens avaient installé. Avec le temps, ce patient a commencé à se comporter de manière différente, en mangeant mieux, en allant se promener avec son chien, à aller chez des thérapeutes locaux, à sortir plus. Finalement il s’est senti mieux, moins torturé par ses idées.

8. Que penses-tu être la contribution des cultures amérindiennes et indigènes à la médecine occidentale

du 21è siècle ?.

Tout d’abord, le pouvoir de la communauté car la guérison se passe dans la communauté et pas en dehors. Aussi, le pouvoir de la croyance et j’ajouterais le pouvoir de la spiritualité, une pratique spirituelle avec l’aide des esprits. Pas tout le monde en occident y croit mais on pourrait le considérer comme une métaphore. Si vous pensez que des forces extérieures puissantes travaillent pour vous, cela ne peut pas faire de mal et cela rend les choses moins personnelles, ce qui est mieux. Des gens plus conventionnels nomment ces esprits, l’intuition. Moi j’ai été élevé dans un monde indigène et je l’appelle « parler aux esprits » ou « le murmure des ancêtres ». Je les appelle pour être guidé et

j’essaye de faire ce qu’ils me disent. Je n’écoute pas de manière aveugle mais avec discernement. Après, je n’impose pas ces messages aux gens dont je m’occupe. Je leur dit : « hé, ne crois-tu pas que c’est une bonne idée de faire ceci ou cela, est-ce que tu peux accepter cette idée ? ». S’ils disent non, je ne pousse pas plus loin.

10. Qu’est-ce la guérison pour toi ?

Etre dans une communauté, être avec des gens qui prennent soin les uns des autres, qui ont de la compassion, qui peuvent communiquer de manière non-violente et directement, qui peuvent travailler ensemble pour leurs besoins communs. Tout cela est probablement la chose la plus merveilleuse que je puisse imaginer. Cela se passe pour moi quand je suis avec mes amis, quand je fais des cercles de

guérison, dans des ateliers comme celui qu’on vient de faire à Paris ou comme celui qu’on va faire à Bruxelles en septembre. Quand les gens se rassemblent pour se soutenir et montrent de la compassion les uns pour les autres, des choses merveilleuses peuvent se passer. Et j’apprécie tellement cette expérience, je l’appelle de tout mon coeur. Ça, c’est la guérison pour moi aujourd’hui.

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