Billet de Jacques  LE GOFF autour de Charles JULIET     

« Je me suis simplifié »      


  






                                      

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« Apaisement. Journal VII, 1997-2003 »  de  Charles Juliet  Ce livre est le septième tome d’un journal tenu depuis plusieurs décennies. Quel chemin parcouru depuis le premier, paru seulement en 2000, et sombrement intitulé Ténèbres en terre froide !

Des « ténèbres » à    l’« apaisement » ou le parcours de réconciliation d’un homme avec lui-même et avec le monde.

J’ai pris confiance, je me suis dénoué, j’écris avec plaisir. Je trouve un accord avec moi-même qui me faisait cruellement défaut.

Les blessures initiales de la mort de sa mère et de l’engagement chez les enfants de troupe, l’« effondrement psychique dans la petite enfance » menant « au bord du suicide » ont fini par se cicatriser et la paix infuser une existence tout entière vouée à l’écriture, longtemps dans une extrême discrétion. J’ai travaillé 32 ans sans rien gagner ou ne gagnant que des sommes totalement dérisoires. Si j’ai pu malgré tout subsister, c’est grâce à mon épouse…

L’écriture comme passion vitale et presque sacerdoce : L’écriture fait partie intégrante de mon aventure

intérieure.Elle est sa « joie » mais au prix d’une lutte avec soi qui l’a souvent conduit à l’exténuation.

Une opération de simplification où se retrouve l’intuition, entre autres, de Mounier et Ricoeur dans une démarche proprement philosophique et spirituelle. « Chaque mot que j’écris doit monter du centre », de cet épicentre voilé par le « soleil noir de la mélancolie » (Nerval) qui a longtemps éclairé d’un oeil blafard l’univers plutonien de Juliet.


Comment survivre au désastre ? En affrontant sans détours la vérité de sa propre histoire par une impitoyable «autoanalyse » exposée au risque mortifère d’un consumant ressassement. Mais ce n’est que la première étape de « l’aventure passionnante du Connais-toi », une opération liminaire de déblaiement en vue d’accéder, « dans la solitude et le silence absolu » à la « vie intérieure », à la « source » du Soi dans une exigeante quête d’absolu. C’est de là seulement que peuvent venir le « salut » et la « paix » sous l’horizon du « sacré » religieux ou non.  Juliet est « agnostique » mais lecteur passionné des grands mystiques et spécialement Jean de la Croix (« bien sais-je où est la source, mais c’est de nuit »), Catherine de Sienne et Hadewijch d’Anvers. L’expérience intime de Juliet comporte une dimension d’universel non recherchée dans un premier temps et pourtant rejointe. On pourrait dire de lui, comme de Caton l’Ancien : « Jamais si présent au monde que lorsqu’il était seul. » Et la preuve en est administrée par l’écho de son journal et le nombre impressionnant de celles et ceux qui veulent le rencontrer souvent pour lui dire, en substance : « C’est de moi que vous avez parlé dans votre livre.» Et ceux qui ont la chance de le connaître peuvent témoigner de son exceptionnelle qualité d’écoute, de son sourire discret et plein de bienveillance. La souffrance qui marque encore son profond regard ardent, le prédispose à une oeuvre de «résilience ». L’empathie de ce « grand brûlé de l’être » (Thierry Metz) est telle qu’il lui arrive à l’évocation de tel ou tel drame d’éclater littéralement en sanglots. Car, dit-il, « je

suis resté un adolescent » et, ajoute-t-il, « il a manqué à André Breton d’être un jour fracturé». Lui, au contraire, se sent toujours « proche des êtres en perdition ».

« Je me suis simplifié. »

C’est l’oeuvre d’une longue vie où l’écriture fut, à sa manière, une thérapie d’abord expérimentée dans les affres d’une jeunesse sans culture littéraire avant de devenir la source d’une « joie profonde » qui fait vibrer son texte si bien ajusté,dans sa tonalité chaleureusement mate, à sa voix sourde si amicale et si vraie. L’important n’est-il pas d’être vrai, d’écrire avec sa propre voix ?

Celle de Charles Juliet porte au plus loin et au plus profond cette exigence.


D’après un article d’Esprit, octobre 2015 Jacques Le Goff  jacques.legoff@univ-brest.fr.......

Jacques a été président de "La Traverse' en 2005/2006 avant de passer le relai à Lola P.


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Jacques  LE GOFF

Charles JULIET